Cabinet de Mme Zohra L.
Voyante
Zohra echawefa était un personnage sorti tout droit d’un épisode de X-Files.
Ses dons surnaturels lui permettaient de prédire votre avenir sur trois générations et dans les moindres détails jusqu’à la couleur du string de vos arrières petit enfants pour leur nuit de noces.
La visite débutait par un diagnostic sur votre situation passée, actuelle et future.
Vous n’aviez jamais à lui exposer pourquoi vous étiez là, elle le savait mieux que vous.
Ses rayons X lisaient en vous comme dans un livre ouvert dont elle maîtrisait parfaitement la langue.
Pire, elle sondait votre âme, elle mettait à nu vos vices cachés, toutes vos perversions les plus inavouables, tous ces maudits événements que vous aviez avec grand peine réussi à refouler, tous ces pêchés qui vous faisaient penser honteusement que vous tueriez la personne qui viendrait à les découvrir un jour.
Elle n’avait pas de honte à vous regarder dans le fond des yeux et à vous dire le plus simplement du monde : « arrête tes pratiques sado maso », « les partouses ne sont plus de ton âge », « la zoophilie te tuera ».
Quand vous entriez chez elle, vous laissiez aux vestiaires votre manteau tout autant que votre intimité, votre vie ne vous appartenait plus et au vu de son incommensurable réputation, le jeu avait l’air d’en valoir la chandelle.
Elle vous proposait parfois quelques remèdes miracle pour retrouver un amour perdu, conjurer le mauvais sort ou mettre fin à l’Envie et la Jalousie dont vous étiez sans nul doute victimes.
Car pour elle, tout le monde enviait tout le monde. Vous serez toujours le gentil poursuivi par les forces du mal qui n’en d’yeux que pour votre Renault super 5 cabossée et votre travail routinier d’employé de bureau dans une institution étatique.
Les rituels vaudous, les prières du Vatican, les incantations divines ne représentaient rien devant une recette magique concoctée par ses propres soins. C’était l’univers entier qui se plaçait dans la conjoncture qu’elle souhaitait. Elle était une divinité sur terre.
Zohra était unique en son genre, c’était ça sa force.
Elle ne lisait pas dans le marc d’un café turc que vous deviez boire cul sec.
Elle ne faisait pas des lignes et des courbes sinueuses de votre main une carte de votre vie.
Elle ne vous proposait pas une partie de cartes en affirmant que vous étiez ensorcelée à la vue d’une Dame de carreau.
Elle ne se perdait pas dans la contemplation d’une boule de cristal dans laquelle elle semble être la seule à voir quelque chose.
Elle ne liquéfiait pas, sous vos yeux écarquillés, un kilo de plomb et vous débitait des événements tous plus saugrenus les uns que les autres en regardant le plomb former des figures aléatoires.
Non ! Elle, c’était autre chose, bien au dessus de tous ces charlatans qui vous extirpaient votre argent.
Elle se contentait de vous regarder dans le blanc des yeux et vous narrait votre passé, votre présent et votre avenir avec une aisance déroutante.
Elle était la plus grande bibliothèque du monde et détenait la biographie de chacun, écrite par la main même de Dieu.
On racontait qu’elle avait amené au pouvoir bon nombre de dirigeants politiques.
Certains affirmaient qu’elle y était pour beaucoup dans la victoire écrasante de Chirac, un de ses plus fidèles clients, aux dernières élections. Jospin avait été envoûté, c’était évident.
Les visites officielles de présidents et autres princesses et Emirs se terminaient toujours par une entrevue discrète avec Zohra echawefa.
Elle était devenue un monument du patrimoine, une fierté nationale dont on vantait les mérites, et même, parfois, la raison officieuse de certaines visites.
Zohra avait à un moment ou un autre changé la voie de votre destinée. On lui devait forcément quelque chose : Certains lui devaient tout, d’autres lui devaient de n’être plus rien.
Madame Naziha, cocue et désespérée de surcroît, sonna.
-
Mes derniers posts
-
Catégories
Toutes
Mes personnages
Mes névroses
Critiques acidulées
Evasion
Quand l'orchidée veut juste écrire
Quand l'orchidée parle d'elle
-
Archive
2008
2007
2006
-
Mes liens
**Mon ancien chez moi**
Big Trap Boy
Gattuso
Girl in the Moon
Mia
Normaland
Oueld el 7aj
RDLP
Tarek
Troubadour
Tunisian touch
Pélerinage à Paris
Posté par orchea le 16/12/2006 à 06h03
Madame Naziha avait passé ses innombrables nuits d’insomnie à imaginer la maîtresse de son mari : une pin-up extravertie à la beauté insultante et au charme ravageur ? Une de ces femmes inaccessibles que les frustrés collent en poster dans les murs de leurs chambres ? Une de ces beautés typées sur lesquelles tant d’hommes fantasment en libérant leur semence infertile ?Zohra, la voyante, l’avait un peu rassurée en lui rappelant que Si Lamine, son mari, pourrait être un probable fils caché de Fernandel et d’Alice Sapritch et que cette femme qui semblait lui tourner autour, était, à l’évidence, plus proche de la caricature que du portrait.
Elle était sortie du cabinet de Zohra plus déterminée que jamais. Car Madame Naziha était une battante, elle avait, malgré sa corpulence de cachalot, gravi toutes les marches de l’échelle sociale. Du haut de cette échelle, sa situation passée lui donnait des vertiges. Elle ne pouvait résolument pas retourner à son ancienne condition. Le souvenir pesant de ses cours de maths avec la voix lugubre de Monsieur Laamouri débitant des théorèmes de Grecs aux noms si compliqués à retenir la motivait encore plus qu’un Roger Lemaire. Son « Pythagore » gore gore gore résonnait dans sa boîte crânienne évidée. Même les échos la narguaient en lui rappelant le tragique de sa situation.
Malgré son asthénie nerveuse, elle avait fini par se rendre à l’évidence : sans Si Lamine elle n’était plus rien. Il l’avait peut-être trompée oui, et alors ?! N’était-ce pas en fin de compte un passage obligé pour toute femme? Et puis, c’était rassurant pour elle de se dire que même Hillary Clinton avait vécu cette expérience et le couple ne s’en portait que mieux depuis. Qui sait, sa Lewinsky à elle s’était peut-être aussi contentée de quelques douceurs sous le bureau. Il n’y avait vraiment pas de quoi en faire une choucroute !
Maintenant, elle ne demandait qu’à oublier ce triste passé.
La distribution naturelle des caractères génétiques fait qu’il existe pour les deux sexes un raccourci dans les processus de guérison du mal-être. Comme dans les jeux vidéo, où une astuce du type « CTRL+ALT+F4 » peut vous envoyer directement au niveau 3 du jeu sans affronter le monstre à huit têtes et la pieuvre aux mille tentacules, Dieu, dans son infinie miséricorde, a mis en place un raccourci dans le long chemin de l’oubli.
Chez le mâle, les choses sont simples, voire primitives. Un homme peut tirer un trait sur ses problèmes les plus angoissants avec une simple partie de jambes en l’air. Tout homme vous le dira, le sexe c’est salutaire.
Chez la femme, ce raccourci existe aussi, quoi que, vous en conviendrez, une femme nécessite un peu plus de moyens. Toute femme dont l’avenir peut sembler incertain à T-1 peut, si vous lui mettez une carte de crédit entre les mains à l’instant T, voir son futur devenir aussi rose qu’une layette de bébé. C’est connu, seul le shopping peut remettre une femme d’appoint et encore plus quand il s’agit d’une Naziha qui commence à se lasser de ses dix fourrures.
Voilà donc notre chère Madame Naziha embarquant sur le vol TU 714 à destination de Paris-Orly pour un séjour des plus prometteurs. Bien entendu, nous ne reviendrons pas sur les conditions dans lesquelles elle a obtenu le visa tant convoité pour la France. Faire la queue au consulat, donner des papiers justificatifs, attendre au milieu de la populasse, ce n’est pas pour elle. Payer quelqu’un pour lui ramener son passeport orné d’un Visa d’un an, ça c’est elle.
Une Naziha ne paye jamais un billet en première classe, mais bizarrement on retrouve toujours les Naziha en 1ère classe. Car une Naziha connaît toujours quelqu’un qui connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui connaît le pilote, le Steward ou l’hôtesse et qui viendra indiscrètement la déplacer sous le regard frustré de la classe économique. De toute façon, en 1ère classe ou ailleurs, la nourriture sera toujours aussi infecte. Mais entre un saumon insipide et un poulet au goût de vomi, le saumon passera toujours mieux.
Qu’on se rassure, Madame Naziha fera très bon voyage. Mais une Naziha ne vous dira jamais qu’elle a fait « bon voyage ». Elle se plaindra toujours du type à coté d’elle, de l’hôtesse impolie ou des perturbations atmosphériques.
En foulant le territoire français, Madame Naziha change inéluctablement de statut. Elle n’est plus qu’une simple citoyenne tunisienne, contrainte de subir les contrôles douaniers et policiers. Adieu les ordres, les privilèges, le luxe, les voitures avec chauffeur, le personnel, les dîners dans les restaurants les plus chics, le soleil, les résidences secondaires. Bonjour le métro, la misère, les SDF, l’exiguïté, le froid que même la fourrure d’un troupeau de renards ne peut masquer.
C’est dans ces moments là que Madame Naziha prenait conscience de son influence dans son pays. A Tunis, elle pouvait tout acheter avec son argent, même les administrations. Ici, elle n’était qu’une vulgaire consommatrice dont le pouvoir d’achat avait diminué de moitié.
A peine arrivée, et dans une aliénation quasi bestiale, elle dévalise C&A et H&M. Pour ses amies, elle dira que c’est du D&G, à quelques lettres près.
Elle traque désespérément la moindre ristourne : -30% chez TATI, elle entre tout de suite. Les chaussettes et les culottes de grand-mère passent avec elle en caisse. C’est pas avec ça qu’elle reconquérra Si Lamine, mais ce qui n’est pas cher vaut forcément le coup.
Sa fièvre acheteuse pouvait exploser un thermomètre.
Elle se permettait tout ce que son rang lui interdisait de faire à Tunis car ici, personne ne la connaissait.
Dans les rues de Strasbourg St Denis, parmi les putains siliconées, maquillées comme des voitures volées et se tortillant dans le froid sibérien, elle entre dans chaque magasin, achète les faux bijoux, les sacs et les foulards de ces chinois qu’elle méprise. Dans la rue, elle évite le regard des noirs et autres minorités hostiles.
Madame Naziha achète, donc Madame Naziha vit.
Dans un victorieux « Veni Vidi Vici », elle se sentait renaître.
En attendant le métro, elle jette un œil sur les affiches : « Venise et l’Orient » à l’Institut du Monde Arabe, Exposition sur les peintres impressionnistes dans une galerie d’Art. Mais il y a mieux à faire à Paris. Le cinéma, le théâtre, l’opéra, les spectacles, les expositions, Madame Naziha vivait dans un monde parallèle à tout cela. Le tourisme culturel, elle n’en soupçonnait même pas l’existence.
Au retour, ses excédents de bagages la font même sourire, ils représentent la valeur ajoutée de son pèlerinage dans la capitale mondiale du textile. Elle est fière de tout ce tas de vêtements qui lui permettra de se redorer le blason. Madame Naziha était devenue une association à but non lucratif : elle avait dépensé les dons de son mari pour son émancipation sociale.
Avant de monter dans l’avion, Madame Naziha fait un passage obligé par le Free shop pour les chocolats, habitude tunisienne ringarde et obsolète, quelques bouteilles d’alcool pour les apéro’, des cigares et des cigarettes pour les amis.
Dans sa précipitation, notre Madame Naziha va évidemment oublier son sac à main et créer une alerte au bagage abandonné sans se soucier de rien. Malgré plusieurs appels dans tout l’aéroport, c’est en cherchant son briquet qu’elle s’apercevra de la perte de son sac et se précipitera hors de l’avion pour le récupérer.
Tant que des Naziha prendront l’avion, Tunisair affichera des retards.
Arrivée chez elle, Madame Naziha reprend sa place sur le trône. Paris c’est bien, mais juste pour frimer à Tunis.
0
Zohra, echawefa
Posté par orchea le 22/05/2006 à 05h52
Madame Naziha, cocue, descendit difficilement de son coupé cabriolet et se dirigea vers le N°53, de la rue de l’Amiral R. Elle déchiffra l’inscription suivante :0
Un Bonheur à l'Imparfait
Posté par orchea le 20/04/2006 à 05h49
Depuis quelques temps, Madame Naziha vit un véritable bouleversement. Sa forme est au plus bas, sa tête bouillonne, et avouez qu’un chaos psychologique pour une femme qui ne possède que deux neurones, c’est terriblement dur à gérer.
Rassurez-vous, elle est toujours riche. Enfin, son mari est toujours riche.
Entre autres choses, les biens immobiliers que possède son mari, les feraient vivre en rentiers sur cinq générations si ses entreprises venaient à faire faillite. Et connaissant l’empire économique de son mari, qui dépasse de loin le PIB du Bengladesh, la faillite résulterait d’une cascade de bouleversements digne d’un Big Bang. Il n’est donc pas et ne sera, sans nul doute, jamais question de problèmes financiers avec Madame Naziha.
Mais Madame Naziha, plus que quiconque, vous dira, avec ce ton narquois mais non moins convaincu, que « l’argent ne fait pas le bonheur ». Il est, certes, plus facile d’ériger ces expressions préconstruites quand on croule sous les milliards. Un clochard en haillons ne vous dira jamais que « l’habit ne fait pas le moine », de même qu’on ne verra jamais un moine se balader en short et en tong à l’église.
Mais quels peuvent être les soucis d’une femme dont le destin pourrait constituer un conte fabuleux des frères Grimm ou dont la vie ferait un excellent scénario de téléfilm de 13h30 sur M6?
Madame Naziha doute. Madame Naziha suspecte. Madame Naziha affabule.
Il rentre tard. Ses portables sont éteints. Il a une odeur inhabituelle. Il porte son meilleur costume. Il se rase et change de caleçon tous les jours. Il a acheté un nouveau parfum. Il semble rajeunir de jour en jour.
Il ? Si Lamine, son mari.
Oui, de premier abord, ça paraît tellement saugrenu comme hypothèse. Comment un thon comme lui peut-il séduire une femme, si laide Soit-elle ?
Mais Naziha se rappelle bien que, plus jeune, elle avait fait de cet homme son mari bien qu’elle le trouvait répugnant. Elle se souvient aussi qu’à l’époque, il y avait un mariage à la clé. Ce n’était plus le cas…
Et puis, l’âge et l’argent avaient fait don à Si Lamine d’un charme introuvable chez lui jusqu’à présent. Aussi surprenant que ça puisse sembler, il passait dorénavant parfaitement bien en société. Une fois, à la sortie d’une pièce de théâtre, Madame Naziha avait même surpris des regards que lui avaient lancé un groupe de femmes esseulées.
Certes, ces regards étaient furtifs, mais pour elle, ils étaient notables au vu de l’indifférence qui se lisait d’habitude sur le visage des gens lorsque son mari passait devant eux. En temps normal, il suffisait de voir une fois Si Lamine pour l’oublier à tout jamais. Mais là, visiblement, la roue tournait, et pas dans le sens de notre pauvre Naziha…
A 62 ans, il était au paroxysme de sa libido. Guidé par ses pulsions sexuelles, par sa recherche quasi instinctive du plaisir, Si Lamine embellissait. Ses cheveux dont il assumait parfaitement la blancheur, les rides qui lui sillonnaient le visage, son ventre qui écartait les boutons de sa chemise pour se laisser découvrir, c’est chaque infime partie de son corps qui vous appelait à lui. Et ça, Madame Naziha ne pouvait pas le contrôler, elle se contentait d’en faire la triste constatation.
Désormais, Madame Naziha n’avait plus que sa bouée de graisse pour l’empêcher de se noyer dans son chagrin. Elle la regardait avec regret. Ses amies lui avaient à maintes fois conseillée de sauter le pas et de subir cette fameuse intervention de liposuccion, mais il lui semblait évident qu’il l’aime et l’aimerait toujours malgré ses kilos. « Le lifting attendra » se contentait-elle de répondre d’un air condescendant. Le Temps ne vous attend pas Madame Naziha, il vous rattrape, vous dépasse et vous nargue. Et qui plus est dans votre cas, le Temps a dû bien rire de vous.
Elle ne pouvait en vouloir à Si Lamine. C’est, du moins, ce qu’elle pensait.
En fin de compte, elle se disait qu’elle l’avait bien cherché. A vouloir se réaliser à travers ses tableaux, elle avait fini par écarter son mari. Elle pensait se démarquer de lui, elle l’avait éloigné de son corps, qui n’exerçait déjà pas une grande attraction. Attraction désastre, en l’occurrence…
Les hommes sont faibles, les femmes sont démoniaques et elle était de moins en moins attirante : toute cette conjoncture expliquait parfaitement bien la situation.
Que ne donnerait-elle pas maintenant pour se confondre à nouveau à cette image de potiche dont elle voulait se défaire à tout prix. Mais Si Lamine ne l’emmenait plus nulle part. Elle le suppliait. Il se contentait de répondre hâtivement : « C’est un dîner professionnel ». Il lui servait le mot « professionnel » à toutes les sauces, c’était devenu son exutoire, son alibi face à toutes les présomptions qu’elle émettait.
Et elle l’avait déjà condamné sur ces simples présomptions.
(A suivre…)