Zohra, echawefa

Posté par orchea le 22/05/2006 à 05h52
Madame Naziha, cocue, descendit difficilement de son coupé cabriolet et se dirigea vers le N°53, de la rue de l’Amiral R. Elle déchiffra l’inscription suivante :


Cabinet de Mme Zohra L.
Voyante

Zohra echawefa était un personnage sorti tout droit d’un épisode de X-Files.
Ses dons surnaturels lui permettaient de prédire votre avenir sur trois générations et dans les moindres détails jusqu’à la couleur du string de vos arrières petit enfants pour leur nuit de noces.

La visite débutait par un diagnostic sur votre situation passée, actuelle et future.
Vous n’aviez jamais à lui exposer pourquoi vous étiez là, elle le savait mieux que vous.
Ses rayons X lisaient en vous comme dans un livre ouvert dont elle maîtrisait parfaitement la langue.
Pire, elle sondait votre âme, elle mettait à nu vos vices cachés, toutes vos perversions les plus inavouables, tous ces maudits événements que vous aviez avec grand peine réussi à refouler, tous ces pêchés qui vous faisaient penser honteusement que vous tueriez la personne qui viendrait à les découvrir un jour.
Elle n’avait pas de honte à vous regarder dans le fond des yeux et à vous dire le plus simplement du monde : « arrête tes pratiques sado maso », « les partouses ne sont plus de ton âge », « la zoophilie te tuera ».
Quand vous entriez chez elle, vous laissiez aux vestiaires votre manteau tout autant que votre intimité, votre vie ne vous appartenait plus et au vu de son incommensurable réputation, le jeu avait l’air d’en valoir la chandelle.

Elle vous proposait parfois quelques remèdes miracle pour retrouver un amour perdu, conjurer le mauvais sort ou mettre fin à l’Envie et la Jalousie dont vous étiez sans nul doute victimes.
Car pour elle, tout le monde enviait tout le monde. Vous serez toujours le gentil poursuivi par les forces du mal qui n’en d’yeux que pour votre Renault super 5 cabossée et votre travail routinier d’employé de bureau dans une institution étatique.
Les rituels vaudous, les prières du Vatican, les incantations divines ne représentaient rien devant une recette magique concoctée par ses propres soins. C’était l’univers entier qui se plaçait dans la conjoncture qu’elle souhaitait. Elle était une divinité sur terre.

Zohra était unique en son genre, c’était ça sa force.
Elle ne lisait pas dans le marc d’un café turc que vous deviez boire cul sec.
Elle ne faisait pas des lignes et des courbes sinueuses de votre main une carte de votre vie.
Elle ne vous proposait pas une partie de cartes en affirmant que vous étiez ensorcelée à la vue d’une Dame de carreau.
Elle ne se perdait pas dans la contemplation d’une boule de cristal dans laquelle elle semble être la seule à voir quelque chose.
Elle ne liquéfiait pas, sous vos yeux écarquillés, un kilo de plomb et vous débitait des événements tous plus saugrenus les uns que les autres en regardant le plomb former des figures aléatoires.

Non ! Elle, c’était autre chose, bien au dessus de tous ces charlatans qui vous extirpaient votre argent.
Elle se contentait de vous regarder dans le blanc des yeux et vous narrait votre passé, votre présent et votre avenir avec une aisance déroutante.
Elle était la plus grande bibliothèque du monde et détenait la biographie de chacun, écrite par la main même de Dieu.

On racontait qu’elle avait amené au pouvoir bon nombre de dirigeants politiques.
Certains affirmaient qu’elle y était pour beaucoup dans la victoire écrasante de Chirac, un de ses plus fidèles clients, aux dernières élections. Jospin avait été envoûté, c’était évident.
Les visites officielles de présidents et autres princesses et Emirs se terminaient toujours par une entrevue discrète avec Zohra echawefa.
Elle était devenue un monument du patrimoine, une fierté nationale dont on vantait les mérites, et même, parfois, la raison officieuse de certaines visites.

Zohra avait à un moment ou un autre changé la voie de votre destinée. On lui devait forcément quelque chose : Certains lui devaient tout, d’autres lui devaient de n’être plus rien.


Madame Naziha, cocue et désespérée de surcroît, sonna.




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