Un Bonheur à l'Imparfait

Posté par orchea le 20/04/2006 à 05h49
Depuis quelques temps, Madame Naziha vit un véritable bouleversement. Sa forme est au plus bas, sa tête bouillonne, et avouez qu’un chaos psychologique pour une femme qui ne possède que deux neurones, c’est terriblement dur à gérer.


Rassurez-vous, elle est toujours riche. Enfin, son mari est toujours riche.
Entre autres choses, les biens immobiliers que possède son mari, les feraient vivre en rentiers sur cinq générations si ses entreprises venaient à faire faillite. Et connaissant l’empire économique de son mari, qui dépasse de loin le PIB du Bengladesh, la faillite résulterait d’une cascade de bouleversements digne d’un Big Bang. Il n’est donc pas et ne sera, sans nul doute, jamais question de problèmes financiers avec Madame Naziha.

Mais Madame Naziha, plus que quiconque, vous dira, avec ce ton narquois mais non moins convaincu, que « l’argent ne fait pas le bonheur ». Il est, certes, plus facile d’ériger ces expressions préconstruites quand on croule sous les milliards. Un clochard en haillons ne vous dira jamais que « l’habit ne fait pas le moine », de même qu’on ne verra jamais un moine se balader en short et en tong à l’église.

Mais quels peuvent être les soucis d’une femme dont le destin pourrait constituer un conte fabuleux des frères Grimm ou dont la vie ferait un excellent scénario de téléfilm de 13h30 sur M6?
Madame Naziha doute. Madame Naziha suspecte. Madame Naziha affabule.

Il rentre tard. Ses portables sont éteints. Il a une odeur inhabituelle. Il porte son meilleur costume. Il se rase et change de caleçon tous les jours. Il a acheté un nouveau parfum. Il semble rajeunir de jour en jour.
Il ? Si Lamine, son mari.

Oui, de premier abord, ça paraît tellement saugrenu comme hypothèse. Comment un thon comme lui peut-il séduire une femme, si laide Soit-elle ?
Mais Naziha se rappelle bien que, plus jeune, elle avait fait de cet homme son mari bien qu’elle le trouvait répugnant. Elle se souvient aussi qu’à l’époque, il y avait un mariage à la clé. Ce n’était plus le cas…
Et puis, l’âge et l’argent avaient fait don à Si Lamine d’un charme introuvable chez lui jusqu’à présent. Aussi surprenant que ça puisse sembler, il passait dorénavant parfaitement bien en société. Une fois, à la sortie d’une pièce de théâtre, Madame Naziha avait même surpris des regards que lui avaient lancé un groupe de femmes esseulées.
Certes, ces regards étaient furtifs, mais pour elle, ils étaient notables au vu de l’indifférence qui se lisait d’habitude sur le visage des gens lorsque son mari passait devant eux. En temps normal, il suffisait de voir une fois Si Lamine pour l’oublier à tout jamais. Mais là, visiblement, la roue tournait, et pas dans le sens de notre pauvre Naziha…

A 62 ans, il était au paroxysme de sa libido. Guidé par ses pulsions sexuelles, par sa recherche quasi instinctive du plaisir, Si Lamine embellissait. Ses cheveux dont il assumait parfaitement la blancheur, les rides qui lui sillonnaient le visage, son ventre qui écartait les boutons de sa chemise pour se laisser découvrir, c’est chaque infime partie de son corps qui vous appelait à lui. Et ça, Madame Naziha ne pouvait pas le contrôler, elle se contentait d’en faire la triste constatation.

Désormais, Madame Naziha n’avait plus que sa bouée de graisse pour l’empêcher de se noyer dans son chagrin. Elle la regardait avec regret. Ses amies lui avaient à maintes fois conseillée de sauter le pas et de subir cette fameuse intervention de liposuccion, mais il lui semblait évident qu’il l’aime et l’aimerait toujours malgré ses kilos. « Le lifting attendra » se contentait-elle de répondre d’un air condescendant. Le Temps ne vous attend pas Madame Naziha, il vous rattrape, vous dépasse et vous nargue. Et qui plus est dans votre cas, le Temps a dû bien rire de vous.

Elle ne pouvait en vouloir à Si Lamine. C’est, du moins, ce qu’elle pensait.
En fin de compte, elle se disait qu’elle l’avait bien cherché. A vouloir se réaliser à travers ses tableaux, elle avait fini par écarter son mari. Elle pensait se démarquer de lui, elle l’avait éloigné de son corps, qui n’exerçait déjà pas une grande attraction. Attraction désastre, en l’occurrence…
Les hommes sont faibles, les femmes sont démoniaques et elle était de moins en moins attirante : toute cette conjoncture expliquait parfaitement bien la situation.

Que ne donnerait-elle pas maintenant pour se confondre à nouveau à cette image de potiche dont elle voulait se défaire à tout prix. Mais Si Lamine ne l’emmenait plus nulle part. Elle le suppliait. Il se contentait de répondre hâtivement : « C’est un dîner professionnel ». Il lui servait le mot « professionnel » à toutes les sauces, c’était devenu son exutoire, son alibi face à toutes les présomptions qu’elle émettait.

Et elle l’avait déjà condamné sur ces simples présomptions.

(A suivre…)




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