Le bain de H'lima

Posté par orchea le 09/04/2006 à 05h49

Le bain de H'lima

 

H’lima ne rate jamais son Hammam du dimanche. Plus qu’une habitude, c’est un rituel.
Elle s’habille d’une nudité impudique et entame sa course à la propreté.
Dans cet espace, il n’y a plus de place à la féminité. Elle, de nature si douce, si fine se mue en un prédateur féroce qui traque sans merci les seaux d’eau chaude.
Celle qui a le malheur de s’aventurer à lui prendre son seau, aura droit à un regard plus perçant qu’un faisceau laser et à un rugissement dissuasif.
Les femmes sont des dockers qui transportent leurs seaux avec détermination.

Le parcours de H’lima est tracé comme un circuit de Formule 1.
Elle commence par la chambre chaude, cette salle magique qui a le pouvoir de transformer un être humain en pruneau desséché.
La chambre chaude, c’est encore mieux qu’un cachet d’ecstasy, c’est encore plus fort qu’un champignon hallucinogène, c’est encore plus doux qu’une herbe de Colombie.
Ça transformerait Hitler en Bob Marley, Sharon en Doc Gyneco.
Elle sue, étouffe, se vide de toute son eau et s’abandonne à une douce asthénie.
A ses côtés, d’autres femmes se laissent, également, entraîner par la chaleur enivrante de la vapeur.

Après plus de 40 minutes, elle se traîne vers la salle intermédiaire.
Là, tous les vices sont permis, on voit ce qu’on ne devrait pas voir et on entre de façon abrupte dans l’intimité d’autrui, dans tout ce qu’elle comporte de plus répugnant.
Les ménagères sans complexes exhibent leurs corps difformes et leurs pilosités envahissantes dans une nudité obscène.
Un groupe, en particulier, attire son attention. Quatre femmes nues comme des vers, affalées sur le marbre humide, les bras ornés de bagues et de bracelets en or jaune canari. Elles habillent cette vision malsaine de propos matérialistes et terre-à-terre, piaillent et lapident leurs connaissances communes en ponctuant leurs attaques de « la pauvre », « elle est si jeune », « elle était belle pourtant » et autres expressions qui leur donnent bonne conscience.
H’lima ne peut s’empêcher de regarder ces femmes avec dégoût. Un troupeau de Naziha venu se repaître à un point d’eau.

H’lima va alors vivre le moment crucial de toute cette expérience fantasmagorique : le frottement au gant de crin. Rares sont celles qui veulent le pratiquer seules. Toute l’ampleur de cet acte prend effet lorsqu’il est accompli par les gourous du hammam, ces camionneurs à la langue fourchue et à la gestuelle expressive incarnées dans un corps de femme. Elles se disputent les clientes comme deux prostituées sur le même trottoir.
H’lima se laisse manipuler et pétrir par cette femme qui l’exorcise de sa saleté.

Les Naziha en font de même. Mais leurs masseuses les traitent avec plus de délicatesse. On ne manie pas de la même manière le plastique et la porcelaine fusse t’elle épaisse et fine comme du béton.
Obscure pathologie sortie tout droit des enfers, après s'être abondamment et frénétiquement laissées frotter avec ce gant de crin, disponible dans tous les sex shop comme accessoire sado maso (rayon "trash"), elles regardent s'amasser les petits vers grisâtres que forment leur saleté en jouissant de cette vision. Leur crasse, c'est de la crasse "riche", elles en ont bavé pour l'obtenir...
H’lima regarde l’eau dévaler les courbes sinueuses de leur graisse et se charger de leurs vers grisâtres comme une source qui s’enrichit en minéraux en parcourant une montagne rocheuse.
Les crasses des ces femmes se mêlent à la sienne et s’évacuent en file indienne dans un ruissellement d’eau de lavage marron, de shampoings et de pelotes de chevelure crépue.

Comme revêtie d’une seconde peau, H’lima renaît.
Dans la dernière chambre, un semblant d’humanité commence à se faire ressentir.
Epanouies, exténuées par leur épopée, les femmes s’y reposent.

Elles rigolent, se disent des gentillesses, et sirotent joyeusement leurs Boga cidre ou leurs Fanta tout en cachant leurs tares dans des vêtements qui créent l’illusion de leur beauté et les replacent dans leur contexte social. Les seins pendants jusqu’au ventre de l’une, la cellulite capitonnée de l’autre ne sont plus qu’un souvenir… Les Naziha et les H’lima retournent chacune dans son monde.

Il n'y a que la crasse que les Naziha acceptent de partager...




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